Chez le monstre

affiche

Ici l’endroit / Là-bas l’envers

 

Un rêve de conteur ? Un manifeste d’artistes ? Une performance ?
Une zone d’autonomie temporaire dans un espace d’art total habité par une plasticienne, un compositeur et une scénographe?

Chez le monstre est une exposition qui invite le visiteur à rencontrer un « autre ». Elle s’est déroulée les 5,6 et 7 février 2015 au 71B rue Lamarck à Paris.
Le premier porte un long bec d’oiseau fait de scotch et son corps est enserré dans les murs saturés de sons. La seconde est drapée de latex et sa tête est une longue dent arrachée à la terre. La figure du monstre est ici proposée comme une porte donnant sur l’étrange, le bizarre, ce qui est hors des normes.

le-monstre-doubleIls vous invitent chez eux, dans cette zone ténue où l’altérité devient monstrueuse car elle veut trop. Elle veut tant qu’elle n’a pu se résoudre à une seule forme et qu’elle se déploie, faite de deux corps répartis dans les deux salles. Si l’un est bruyant, immobile, et juché en hauteur ; l’autre est muette et court de la large banquette où elle est assise aux murs qu’elle recouvre. Le premier se regarde depuis son masque qui jaillit. Il parle de lui, de ses ressentis et de son quotidien alors que l’autre se livre à une alchimie utérine où des formules mathématiques se mêlent à des mots devenus signes. Depuis sa tête-tentacule, elle fouille une recherche hermétique à laquelle on ne peut assister sans une pointe de fascination, comme face à une idole vénéneuse. L’un (respectivement l’autre) est le revers de l’autre (respectivement l’un).

double-bisIls sont les deux visages d’une figure dialectique, qui oscille sans cesse entre une identité et son altérité. Ils sont l’autre de l’autre et c’est pourquoi ils ne se regarderont jamais. Ils ont trop peur de se voir dans celui d’en-face. Celui qu’ils ont défait d’eux-mêmes pour oublier qu’ils sont eux-mêmes ce monstre.  Ils ont avec eux l’épaisseur du temps et de l’espace, ils portent des souvenirs et construisent l’avenir sans cesser, pourtant, d’être présents.

le-monstre-157Cette exposition est aussi l’occasion d’une réflexion sur la constitution d’un espace collectif. Comment former une équipe pour développer un propos ? Est-ce par choix de la meilleure personne ou par amour des artistes dont on souhaite célébrer le travail ? La réponse est ici univoque : j’ai voulu faire confiance à ceux qui pourraient répondre à l’univers développé par Albus Archival et j’ai surtout voulu leur donner un lieu où les aimer. C’est ainsi que l’espace a été pensé comme un environnement total habillé par l’artiste plasticienne Aude Laszlo de Kazon sous une lumière de Gabrielle Desjean. Les sons et ambiances cruelles sont sous la direction de Clément Cerles.

le-monstre-025Mais il faut enfin, pour conjurer l’esprit de catastrophe, non seulement aimer les artistes qui s’offrent à nous, mais aussi se laisser à aimer découvrir l’autre comme son semblable. Je veux penser cette exposition comme une action en souvenir de la performance de Jean-Jacques Lebel de 1962.
Non seulement parce qu’elle abrite elle aussi des performances qui la déterminent, mais car c’est un agir. Un espace auquel on ne peut se résoudre et qui s’impose à nous dans la matérialité de nos cinq sens. Si l’on ferme les yeux, on entend les crissements des mots. Si l’on se bouche les oreilles, on sent la doucereuse présence du latex. C’est un environnement auquel il est impossible de se soustraire et qui, pourtant, doute. Car le doute, au contraire de l’affirmation, permet de considérer celui qui nous regarde comme notre égal en ce qu’il autorise la rencontre et le dialogue. C’est une zone de doute où la monstruosité – donc l’altérité – permet la rencontre et la mise en marche de l’analyse dialectique dont le seul but est de regarder l’Autre pour comprendre qu’on se regarde soi-même.doubleAlors qu’il est difficile de tenir une posture qui déchire l’univoque, le limpide, le consensus, je veux proposer un environnement fait d’aspérités.  L’espace de l’art est pour moi loin d’être anodin : c’est un objet, une place dont on doit se saisir politiquement – je veux désigner par cela un engagement auprès de la cité- . J’ai pensé cette proposition autour de l’altérité comme une zone de rêve. Une bulle d’oxygène disponible dans un océan où l’on s’asphyxie par manque de complexité. J’espère en cela que nous parviendrons non seulement à regarder le monstre, à nous y reconnaître, à accepter cela tout en l’acceptant lui…

… et surtout, surtout, que nous aimerons l’aimer.

Répondez

 

Claire Parizel, 04 février 2015

Environnement : Aude Laszlo de Kaszon
Performances : Lanassa et Albus Archival
Lumières : Gabrielle Desjean
Son : Clément Serles
Commissariat : Claire Parizel pour Diamètre
Photographies : Marilou Thiébault

 

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Cachez ce monstre que je meurs de voir

 

L’étymologie du monstre provient de « monere » : avertir, prévenir, mettre en garde.
Monere signifie aussi, conserver le souvenir, la trace, la mémoire.
Plus encore, le monstre est celui qui peut devenir le bouc émissaire. Suffisamment proche du groupe social, il en diffère assez pour être la monture des dieux, et acquérir le statut de sacrifié.

Le monstre, c’est encore l’autre.

Mais qu’est-ce que l’altérité ?
Le jugement est le plus souvent formel avant tout. Il s’agit dans un premier temps de repérer les contours de celui qu’on appréhende, puis de soutenir le pari risqué d’une adéquation entre la forme extérieure et les qualités intérieures.  Rejouant sans en avoir conscience la folie phrénologique (lien entre la forme du crâne et le caractère) et physiognomonique (lien entre la physionomie et le caractère) du XIXè siècle positiviste, le regardeur du XXIè siècle fait toujours l’autre. De même que Zola mentionnait les particularités physiques pour diagnostiquer les tares de Lantier dans la Bête Humaine, nous nous saisissons de l’autre par ce que nous en voyons. De nos cinq sens, c’est la vue qui tranche et installe notre premier jugement.

le-monstre-146Depuis le tympan de l’église Sainte-Foy de Conques (XIè siècle) où un diable se charge de précipiter les pêcheurs dans la gueule d’une bête de l’enfer, en passant par le tympan de Marie-Madeleine de Vézelay (XIè siècle) qui présente l’ensemble des peuples à évangéliser sous des aspects difformes –  des Panothéens aux grandes oreilles aux minuscules Pygmées – , il est aisé de constater que cette classification formelle n’est pas née des bouleversements sociaux de la fin des temps modernes. Qu’une culture établisse une norme pour représenter ses acteurs et signifie l’altérité par de légères modifications n’est d’ailleurs pas un fait propre au monde judéo-chrétien.
Les procédés égyptiens refusaient de même l’aspectivité aux étrangers, comme les célèbres affamés figurés décharnés sur la chaussée du complexe funéraire du pharaon Ounas à la fin de la cinquième dynastie. Hors de la Maât2, ils échappent aux canons de représentation idéalisés et hiératiques pour apparaître voûtés, ridés, décharnés et même expressifs. La reine du pays Pount présentée dans le temple d’Hatchepsout à Deir el Bahari possède une protubérance fessière à faire pâlir la Vénus Hottentote inimaginable dans les canons de l’art égyptien. Ces exemples montrent aussi une ambivalence à l’égard de l’autre. Pragmatiquement, la question qui se pose est toujours : est-il bon, ou méchant ? Hors du système qui le représente, l’étranger ne peut paraître que suspect dans le meilleur des cas et univoquement signalé comme allié des forces infernales dans l’extrême opposé. Si la scission semble être plus subtile  – les peuples à évangéliser de Vézelay et non directement un agent de Satan comme à Conques -, elle n’en reste pas moins évidente, inexacte car simplificatrice.

L’histoire de l’autre est donc avant tout une histoire de l’œil.

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Les formes des êtres qui se présentent à nous dans l’exposition sont étranges, inhabituelles. Elles ne sont donc pas de notre culture, pas de notre monde. Leurs allures semblent futuristes voire extra-terrestres. Alors, d’où viennent-elles ? Depuis Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss, on a pu mesurer les enjeux et les difficultés des tentatives de différenciation des cultures selon les quatre coordonnées d’espace et de temps (x,y,z,t) qui servent à qualifier et donc à séparer.
Ainsi, ils sont nos con-temporains et nos co-locataires.

569Proches de nous dans l’espace et le temps, ils se doivent donc de nous ressembler. Pourquoi, alors, sont-ils monstrueux ?
Car leur enveloppe et leur comportement reprennent ceux d’un corps normé – construit culturellement  – qu’on aurait déformé. La dissonance formelle les éloigne juste ce qu’il faut de celui qui les regarde afin que ce dernier s’y reconnaisse malgré tout. Voilà la malice qui tord la bouche en un rictus gêné : l’autre est presque comme nous. Si ce n’étaient ces mots étranges, sa bouche d’oiseau, qui pourtant parle, il serait nous.
Mais en diffère-t-il tant ?
Et d’ailleurs, que pense la dent du bec ?

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L’être vivant de l’autre salle qui émet des sons sans pouvoir bouger doit sembler tout fait d’une inquiétante étrangeté  à celle qui ne peut qu’écrire et aime se mouvoir. Le sentiment d’insécurité, du non-normé non modélisé et donc imprévisible : voilà l’étranger, le potentiel danger.
Voilà le monstre, qui se nomme aussi Unheimlich.
Souvenons-nous que Freud, développant ce concept4, se référait au conte de Hoffmann : l’homme au sable, dans lequel un jeune homme a à lutter contre une figure monstrueuse qui coïncide autant qu’elle s’oppose à celle de son père et donc à l’homme qu’il s’apprête lui-même à devenir.
Les deux monstres n’osent se regarder et sont chacun le reflet négatif et incompris de ce qu’ils sont. La psychanalyse au début du XXè siècle a réduit l’échelle de la monstruosité et l’a ramenée dans le corps intime, inconscient et refoulé : l’autre, le monstre, c’est en fait moi.580

Il est aussi question de modification formelle dans la musique.
Le son, modélisé par une somme de signaux sinusoïdaux réduits à des enveloppes et traité comme tel, se laisse perturber lorsqu’on vient en déformer les qualités de façon plastique. Mais qu’est-ce qu’un son monstrueux ? L’exposition Altars of Madness, en 2014 au Casino Luxembourg se proposait de tracer des liens entre les arts visuels et la scène du métal extrême.  Considérons alors ce qu’on pourrait appréhender comme la plus grande monstruosité musicale : le black metal. Les cris d’effroi, les hoquets de rage, les râles bestiaux y règnent, mais rien de tout cela n’est, au fond, convainquant dans la fabrique qui nous occupe. Puisque que le monstre doit être suffisamment proche de nous pour que nous le reconnaissions comme monstrueux – sinon, il serait un animal, un végétal, voire une nouvelle sorte d’être vivant -, le son doit lui aussi affronter le défi de l’anthropomorphisme.

Clément Cerles, Marinella, 2015

L’exposition Chez le Monstre intègre une création sonore basée sur la modification de samples existants dans une ambiance liée à The Residents et semble beaucoup plus perturbante, plus sombre et plus malsaine que les plus intenses morceaux de Mayhem, Immortal ou Gorgoroth. Les deux styles ont pourtant en commun de s’adresser à l’intériorité humaine lorsqu’elle se fait brutale et violente. Mais le black metal ne cherche pas à être monstrueux : il chante trop loin.
Avec démesure, explosions et rage, il construit une réalité autre plutôt qu’un autre être.

Au contraire : en tordant les vieilles chansons, Clément Cerles aussi écrasé ceux qui y chantaient. De la sorte, il leur a ôté toute vie et leurs voix nous parviennent depuis une tragique pantomime où il leur est nécessaire mais impossible d’être joyeux. La musique est corrompue de façon inéluctable. Abîmée, elle infecte notre cerveau qui ne la verra plus que salie sans pouvoir fuir car elle est notre réalité. Ecoutons mieux les voix écrasées des crooners du début du siècle de Clément. Elles existent de façon autonome mais elles sont aussi chargées de la mélancolie d’une époque révolue, une échelle humaine et un ressenti. Elles apportent des émotions, des matériaux érodés et donc du vivant. Tout ceci construit notre présence contemporaine dans laquelle le monstre nous accompagne.

Il est enfin ce que l’homme ne peut supporter d’être : l’épaisseur de l’intensité.

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