Conte de la bouche cousue

IMG_20161224_142059bisLanassa, le labyrinthe des médecins errants, décembre 2016


 Dans un temps fort éloigné, où l’on comptait encore les lapins qui n’avaient pas d’oreilles, se trouvait une jeune et belle femme. Elle se tenait, là, juste au centre du temps. Et le temps, lui, n’avait de cesse de tourner, de tourner, de rire sur lui-même. Jusqu’aux éclats, comme un damné.

Parfois, la jeune et belle femme lui disait que ses excès l’alarmaient et lui faisaient même douter de sa santé. Cela ne la réjouissait pas du tout. N’étaient-ce les fous, les aliénés qui, dans un temps tout proche du sien, agissaient de la sorte ?
Mais le temps, sourd à ses angoisses, se contentait de sauter d’un pied à l’autre. Et à chaque fois que son pied touchait le sol, il basculait son bassin, penchait sa tête jusqu’à se déformer si bien et si totalement que la jeune femme éclatait en une onde cristalline. Sa gorge de nacre se soulevait alors et des millions de petites gouttes de rire s’en échappaient pour aller rejoindre les fortes secousses du rire du temps.

Pourtant la jeune et belle femme à la peau très blanche et aux yeux très clairs s’amusait en vérité très rarement. Elle passait la plupart de ses nuits à genoux les cheveux défaits, épars sur ses épaules.
Puis elle portait, la journée, le deuil muet de ses excès.

Certaines nuits, il arrivait que des voyageurs ne parvinssent pas à attacher leur barque à la lune. Debout et bien droits sur la coque de leur navire fait monde dérivant, ils n’avaient d’autre choix que de se laisser glisser tout le long du crépuscule. Certains, dont les transports se tinrent éloignés des alarmes, ne discernèrent que vaguement une grêle et fragile silhouette. Ils reconnaissaient de façon aussi lointaine qu’incertaine  un corps agenouillé, les mains plantées dans la terre qu’il semblait fouiller de ses maigres doigts. Ils prenaient alors cette forme pour une belle plante aux racines blanches, aux pétales d’un rouge que la lune gibbeuse semait dans ses cheveux devenus roux.

Or d’autres, que leurs errances rapprochaient du temps qui rit, se confrontaient à une vision qui dépassait de loin tout ce qu’aucune âme n’aurait jamais pu imaginer.
A mesure que l’onde nocturne filait sous la coque de leur navire, les voyageurs perdus se rapprochaient de la silhouette. La plante venait à prendre des contours plus tendres et plus grinçants… et les errants découvraient avec effroi que la jeune plante était carnivore.
Voraces, ses doigts qui se fichaient dans le sol en sortaient tout chargés d’une épaisse terre qu’elle enfouissait sauvagement dans sa bouche.
Certains ont même pu surmonter leur horreur et se sont approchés pour observer la scène avec attention. Ceux-là affirment avoir remarqué que les yeux de la plante restée femme brillaient d’un éclat d’autant plus métallique que les mottes d’humus contenaient de répugnantes scolopendres. Mais les pupilles de la jeune et belle femme se dilataient en vérité pour chaque patte qui, folle, s’agrippait à un sol dont elle était séparée. Pour chaque tête imbécile et grouillante qui sortait de la terre contenue dans ses mains.

Dans ces nuits d’ivresse, il arrivait que la jeune et belle femme fermât les paupières pour mieux ouvrir sa gorge, puis y tomber. Dans ces moments, nul n’osait poser les yeux sur son dos.  Tous, muets, tournaient leur tête, pour fixer les constellations qui les entouraient. Ceux qui le pouvaient se contentaient d’observer sa beauté magnétique. Mais de loin, très loin. D’aussi loin qu’ils pouvaient se préserver des chants des sirènes dont les atours, eux, s’enroulent à la vitesse de la lumière et non à la distance du son. Trois fois plus vite ici.

Trois, comme le nombre de tours que la jeune et belle femme faisait sur elle-même après ses ingestions dont elle se relevait repue. Ses yeux étaient toujours ouverts à elle mais clos au monde et au temps qui, d’ailleurs, avait décidé depuis bien longtemps de ne plus coiffer ses longs cheveux lorsqu’elle était ainsi agenouillée. Le temps n’était pas tout à fait idiot, malgré sa conduite de pirouettes enguignolées. Il savait qu’elle se soustrayait au monde à quatre dimensions et qu’aucun fil qu’il aurait pu tirer n’aurait su générer ou imiter un lien dont l’existence était impensable. Alors il haussait une épaule, et se racontait des histoires de girouettes pour passer le temps.

Elle se relevait si lentement. Droite, les mains encore dans la terre, elle posait d’abord son pied gauche sur le sol. Puis l’autre afin de basculer son bassin.
Calmes et silencieux, c’est à reculons que ses doigts quittaient l’humus. Ils guidaient ses poignets, ses avant-bras et ses bras vers la courbure de son dos. Et son dos, lui, se laissait guider par ses épaules qui s’éloignaient, comme par aversion magnétique, de la terre.
Sourds et patients, les os de sa colonne se disposaient en une ligne qui prétendait à plus de verticalité. Un à un, les tendons, les rotules, les vertèbres et les ligaments se dressaient jusqu’à une posture plus humaine et emportaient sa docile chair loin du sol.
Enfin, elle levait la nuque. Puis la tête, qu’elle accrochait à la plus haute des étoiles au-dessus d’elle. Ainsi tendue, la plante redevenue jeune et belle femme dénouait ses épaules et ses doigts. Puis enfin, elle levait son menton jusqu’à ses yeux qui, gravement, s’ouvraient seulement sur le silence.

Nul ne sait ce qui se passait alors dans son esprit et nul ne voudrait le savoir.
Mais ce qui est certain est que depuis quelques soupirs, la jeune et belle femme portait des blessures de plus en plus vives de ses nuits. Celle qui se tenait grave et noble au centre du temps voyait sa tête et sa poitrine ployer sous un poids nouveau. Celle qui se dressait calme et présente le jour durant se laissait assaillir d’images gluantes. Ecœurée, elle se voyait honteuse, à genoux, la bouche souillée de pattes et débordant de terre.

Elle ne pas savait elle-même pas à quand remontait la première de ces pensées grouillantes. Etait-ce un regard qui, d’une nuit féconde, se serait posé sur elle ? Etait-ce l’effet du temps qui, bien qu’il tournât en rond, était peu à peu ralenti par des frottements qui limitaient sa répétition pour le faire devenir linéaire ? Etait-ce au contraire l’implication de tremblements de mer dans une planète voisine, dont les répercutions se faisaient sentir jusque dans les fluides internes de la jeune et belle femme ?

Il est probable que cette catastrophe, comme c’est souvent le cas lors des brusques changements, ne soit pas liée à un seul de ces facteurs, mais résulte de leur alliance. Car voici que le temps lui aussi filait de plus en plus droit jusqu’à en oublier de manger son ventre pour se faire renaître.  Il se surprenait même à trouver dans son vaste rire de minces perles noires qu’il regardait avec inquiétude ainsi qu’on découvre ses premiers cheveux gris.
Certains ont avancé que les béances du temps parfois silencieux auraient laissé trop d’espace à la jeune et belle femme pour entendre ses propres pensées. Et surtout, que le silence de ses questions sans réponses jetées hors de l’immanence l’avaient contrainte à des pensées irréparables.

Car voici qu’une nuit, la jeune et belle femme s’était saisie d’une aiguille et d’un mince fil. Au lieu de s’agenouiller et se livrer, nouée, à la dévoration, elle avait pincé ses lèvres entre le pouce et l’index de sa main droite. Froide, l’aiguille s’était posée tout contre son menton pour glisser vers la chair de sa bouche. Elle n’avait pas tremblé lorsque le métal s’était enfoncé jusqu’à reparaître contre ses dents. Elle n’avait pas cillé, lorsque l’aiguille avait poursuivi sa route au-delà de l’autre boursouflure rose et avait jailli, rouge, sous son nez.

Face au dos du temps, occupé à s’oublier comme il le faisait désormais, elle avait glissé le fil dans ses lèvres. Elle avait répété ces deux mouvements simples jusqu’à clore parfaitement sa bouche. De bas en haut, de haut en bas. De la gauche vers la droite ainsi d’une vieille machine à écrire dont on pousse le rouleau à mesure qu’on avance, elle avait noté en lettres rouges sur la feuille blanche de sa peau les mots qui n’en sortiront plus.
Et ses lèvres murées se font désormais chaque nuit l’écho de tous les cris non nés, dans un temps devenu muet.

 

Merci Marilou Thiébault pour la photo.