07 janvier 2014

D’abord, j’ai compris que c’était grave. 12 morts dans une fusillade, c’est forcément tragique, c’est forcément signifiant. Qui exactement ? Peu importait, c’était le journal qui était visé, on s’attaquait à la liberté d’expression, et donc à la liberté. Un des trois principes fondamentaux républicains, tout comme on s’était attaqué, il y a maintenant quatorze ans, au capitalisme. Principe fondamental et fondateur des Etats-Unis.
J’ai marché dans la rue, et j’ai été étonnée de ne pas prendre les gens dans mes bras. Que nous n’en profitions pas pour nous rassembler, nous parler, nous reconnaître car nous sommes vivants.

J’ai alors vu une voiture klaxonner vivement deux femmes sur un passage piéton : réaction normale pour un automobiliste parisien, mais qui m’a semblée si déplacée aujourd’hui. En voyant les passagers de la voiture qui n’avaient rien du stéréotype culturel français tel que la société le construit, je n’ai pu retenir la pensée, un fragment de seconde seulement, que j’ai chassée aussitôt en le rationalisant et en comprenant que j’appartenais malgré tout à cette société qui segmente, classe, et sépare…, mais pensé quand même : «  ah, en voilà qui ne sont pas avec nous ».

J’ai alors compris que cette journée allait nous séparer pour de bon si nous ne nous en saisissions pas.

Je suis rentrée chez moi, et je n’ai pas pu m’empêcher de m’assommer d’images.
Celles de ceux qui ont disparu.
Leurs visages, leurs yeux, leur vie. D’abord, j’ai voulu voir leurs corps de vivants.
Puis j’ai regardé ce qu’ils avaient fait : ce pourquoi ils étaient morts.
Enfin non. Ils ne sont pas morts pour ce qu’ils ont dessiné, dit, ou défendu.

Ils sont morts « pour rien ».
Ils sont morts « pour rien » parce que je refuse de considérer que ce qui s’est passé ce matin serve une quelconque cause. Et une action ne peut se réclamer d’une idée lorsqu’elle manque si cruellement de complexité, d’intelligence, d’humanité. Une telle action n’est ni barbare, ni bestiale.

Une telle action est simplement irrecevable.  Elle n’est que cela.

Gardons-nous de nous séparer de ceux qui ont tué : ils sont humains, tout comme nous.
Le mot de « barbare » est prononcé par une culture qui en regarde une autre, une à la langue et aux mœurs moins évolués. Ils sont humains, tout comme nous. Ils ont peur, comme nous aurons peut-être peur demain si nous ne prenons pas garde. Et que savons-nous des animaux pour les nommer « bêtes » ? Et nous devons admettre leur haine, leur peur, pour nous souvenir que nous pourrions, nous aussi, commettre d’immenses erreurs au cours des prochaines années.

Et si ce 07 janvier, je ne vois que des expressions sincères de deuil, je sais déjà que des lèvres caressent des canines avides pendant que des verres se lèvent en attendant 2017. Je sais déjà que dans certains foyers éclatent des expressions de haine qui s’expriment tant à l’égard de ce qui ont tué, que de ceux qui sont morts. Je sais que beaucoup auront peur, et qu’ils choisiront bientôt une facilité d’autant plus tragique que les médias ne feront rien pour les en dissuader.

J’ai déjà lu sur facebook des mots insupportables : « J’espère seulement qu’on va chopper les barbares qui ont commis cette atrocité, savoir qui ils sont et qui les a financé, et qu’on aura la bonne idée de les exécuter à la chinoise (par balles et les balles seront facturés aux familles). Parce que ça me ferait mal au cul qu’on doive payer à engraisser ces salopards en réclusion à perpétuité sur nos impôts. ». Les commentaires suivront, empreints de haine, eux aussi.

Alors je veux que nous nous saisissions de 07 janvier 2015 pour prêter serment de ne pas jouer le jeu de la séparation, de la simplification et du rejet.

Je ne sais pas si ce qui me touche le plus est l’humanité que je vois dans ces visages que je ne peux que m’imaginer défigurés. Les yeux y sont sincères. La coupe de Cabu est si laide qu’elle ne peut que rendre ses dessins touchants. Les joues de Bernard Maris sont déjà tombantes, son œil un peu las. Et la première photo de Charb qui paraît sur Google pourrait presque être celle d’un pauvre type. Il n’y a rien de violent, rien de flamboyant, rien d’écrasant ou de bêtement fier. Juste de l’humanité, de l’intelligence, de l’inquiétude sûrement, de l’incertitude parfois, de la faiblesse. De l’humanité, enfin, encore. Voilà ce qui me frappe et me rend ces images insupportables.

07 janvier 2015

Je ne connaissais même pas bien les victimes. Je viens seulement de découvrir la pensée de Maris et je suis soufflée par son intelligence et sa compréhension du monde. Mais depuis deux heures, ils me sont devenus proches et c’est comme si je leur avais dressé des petits autels de pensée domestique. Nous avons irrémédiablement besoin d’icônes (images), de présences, et je le mesure aujourd’hui. Soumission, le roman de Houellebecq circule depuis décembre. Je sais qu’il considère que le rationalisme n’est pas un modèle valide et moi non plus.
Seulement je suis encore jeune, moi. Je ne me suis pas abîmée dans les utopies ratées…

Jeunes, nous sommes des centaines, des milliers, des millions à l’être aujourd’hui en France.
Nous ne sommes plus  les jeunes et cons de Saez, avec lequel nous avons chanté au lycée, et nous sommes avides de construire notre monde !

Ce que je veux, aujourd’hui, c’est que nous nous saisissions de ce 07 janvier 2015 pour prêter serment de ne pas jouer le jeu de la séparation, de la simplification et du rejet. Que nous prenions conscience de notre union et de notre pouvoir à construire notre monde : un monde qui honorerait ceux qui viennent de le quitter.
C’est la seule façon de faire que ces morts n’aient pas eu lieu « pour rien ».

Les cités se construisent après des cérémonies, des rituels de fondation. Les civilisations naissent par le crime du père, ou du frère… Aujourd’hui, douze de nos pères sont morts.

C’est un sacrifice involontaire et bien trop violent.

Mais qu’il sonne, pour nous, la fondation d’une nouvelle société.
On a tué certains de nos pères : il est temps pour nous de devenir ceux qui se saisissent du monde.

Pleurons nos morts, puis levons-nous : riches d’humanisme, de complexité et d’espoir de nous trouver ainsi ensemble.